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25 ans : les balbutiements

Non, nous ne leur donnons pas tous des noms !

Ceci est la réponse à la question que tous nous posent. Les gens qui nous connaissent imaginaient un élevage de quelques dizaines de canards qui nous occuperait à peine. C’est vrai qu’il était peut-être difficile d’imaginer deux jeunes avocats citadins commençant leur carrière, habitant le centre-ville et qui ont comme loisir la bonne chère, le théâtre et le cinéma, s’exiler à la campagne afin de passer leurs journées à s’occuper de plusieurs centaines de canards qui n’ont même pas de nom.

Sébastien a toujours aimé les animaux. Enfant, il rêvait de devenir vétérinaire. Pourtant, après des études en histoire, en cinéma et en philosophie, la vie l’a mené dans le monde du Barreau. Toutefois, le monde animal n’avait pas cessé de le passionner. C’est adolescent qu’il s’est intéressé au gavage des canards. Ses parents, de fins gourmets, étaient désireux de produire leur propre foie gras, confits, magrets, etc. C’est ainsi qu’ils accumulèrent, lors de nombreux voyages en France, une panoplie d’informations sur le gavage des canards pour un jour s’essayer et nommer Sébastien « gaveur en chef ». À partir de 1983 donc, il devint un des premiers gaveurs au Québec, gavant une dizaine de canards chaque automne.

Pour ma part, loin de ma pensée l’idée que j’allais un jour devenir fermière, moi qui n’avais jamais eu d’animaux, pas même un chat. Cependant, quand Sébastien me servit du foie gras, produit qui m’était jusqu’alors inconnu, j’ai su que ça allait changer ma vie, moi qui cherchais justement une « idée ». J’avais le gout de changement, le gout des affaires et la soif de relever des défis.

L’idée de la ferme et des canards nous a tout simplement ensorcelés. Nous nous imaginions vivre calmement et paisiblement, en harmonie avec la nature. Nous pensions avoir le temps de prendre de grandes marches au soleil, de nous emplir les poumons d’air pur quotidiennement et même de prendre le temps de boire un deuxième café le matin ! Après avoir fait le train, le gavage, la vente, la livraison, la cuisine et la décoration des petits pots, etc., nous nous imaginions prendre le temps de lire, de bricoler, d’étudier, bref, de tout ce dont tout le monde rêve de faire, en vain, faute de temps. De plus, l’idée de devenir son propre patron était trop alléchante pour la laisser passer ; la perspective de ne plus dépendre de personne pour gagner notre vie était très attrayante.

Cependant, la réalité s’est avérée bien différente quoique quand même palpitante. Premièrement, il a fallu se battre contre ceux qui ont tout fait pour nous décourager. « Vous ne connaissez pas ça ! T’imagines-tu à la campagne ? Vous serez jamais capables d’en vivre ! Vous vous embarquez dans trop de choses en même temps ! C’est dangereux de mettre tous ses œufs dans le même panier ! » Ces paroles, pourtant, nous ont énergisés plutôt que découragés. Quoiqu’on dise, l’orgueil n’est pas toujours mauvais. Aujourd’hui, non seulement nous avons réalisé notre rêve, mais il nous a presque envahis ! Effectivement, le Canard Goulu occupe toutes nos pensées, jour et nuit. Avec de petits moyens, ça prend de la débrouillardise, ce qui implique énormément de temps. Nous travaillons sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. C’est cependant plus que satisfaisant d’avoir sa propre affaire, montée brique par brique, même si nous avons appris que nous dépendrons toujours du monde extérieur comme de la règlementation et des inspecteurs, du couvoir, de l’abattoir, de la compagnie de gaz propane, des canards eux-mêmes et de plusieurs facteurs tels la température, le stress et la fatigue pour ne pas dire l’épuisement.

Avoir une ferme et une entreprise signifie ne jamais savoir quel genre de journée on aura. En neuf mois d’opération, il s’en est passé des choses… Le souvenir de plusieurs évènements nous fait sourire aujourd’hui quand ces mêmes évènements nous ont fait prononcer de gros mots lors de leur survenance. Je pense, entre autres, à Ti-Jaune, l’unique caneton qui fût baptisé, mais qui a abouti dans l’estomac d’un charmant renard ; je pense à la boite qui recouvre la camionnette et qui, lors du voyage des canards vers l’abattoir, s’est envolée au vent sur l’autoroute 20. Je pense aussi au puits qui tombe à sec, à l’eau contaminée et aux bris de tuyaux. Pour régler ce dernier problème, le dégel du sol sera fort apprécié pour effectuer la réparation. Je me rappelle l’instant où je me suis embarrée pendant une heure dans un enclos de deux-cents canards… avec les deux-cents canards me dévorant des yeux. Je me souviens enfin du jour où deux-cents canetons de trois jours qui, après leur atterrissage à l’aéroport, ont dû passer une heure supplémentaire dans leur boite, sur le plancher de la cuisine à la chaleur du poêle à bois, leur enclos n’étant pas prêt à les recevoir. Finalement, je pense à tous les soirs où nous avons éteint la cuisinière au beau milieu de la nuit et à tout ce qui ne s’écrit pas…

Par contre, tous ces petits problèmes sont rapidement oubliés quand de belles récompenses nous sont offertes. C’est fantastique de voir que les chefs des meilleurs restaurants de Québec s’intéressent à nos produits, veulent nous voir réussir, nous conseillent et apprécient notre canard. C’est aussi merveilleux de voir des clients satisfaits qui reviennent et qui sont curieux de découvrir le foie gras et les produits de canard du « Canard Goulu ». Enfin, même si l’horaire est chargé, nous avons bien quelques minutes pour regarder vivre nos deux oies et nos trois coqs, pour ramasser nos œufs de poules frais et pour attendre la prochaine portée de « Doudoune », une chatte de grange qui nous a adoptés dès notre première semaine sur la ferme. Bref, notre vie sur la ferme n’est peut-être pas des plus calmes et paisibles, mais elle est fort excitante et empreinte d’une grande passion. Il s’agit d’une vie dans laquelle chaque matin représente un nouveau défi et chaque fin de soirée nous apporte une grande fierté. Nous avons bâti quelque chose qui, je le souhaite, prendra de l’assurance et de l’expansion avec le temps. Avant de conquérir tous les royaumes, nous espérons charmer votre palais.

Marie-Josée Garneau
Mars 1998

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